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Accueil Autour du vin La révolte de 1907
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Midi 1907, l’histoire d’une révolte vigneronne

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Place de l’hôtel de ville - Narbonne

09 juin 1907, plus de 600 000 personnes manifestent dans les rues de Montpellier alors que la ville ne compte pas plus de 80 000 habitants. Des vignerons et leurs familles, menés par Marcelin Albert et Ernest Ferroul, hurlent leur colère et défient la république. Le Midi viticole est en crise. Mais qui se souvient encore de ces événements qui engendreront les plus grandes manifestations jamais vues depuis la révolution ? Pourtant, par son ampleur et ses effets, la crise de 1907 marquera durablement l’histoire viticole française. Elle sera notamment à l’origine de la naissance du système coopératif viticole, de la création du service de répression des fraudes, et de la définition légale du « vin » naturel. Retour sur ces événements majeurs qui pourraient être trop vite oubliés…


Une crise inévitable ?
 
La crise de 1907 trouve certainement ses racines en 1863 avec l’apparition du phylloxéra en France. L’année 1875 se termine avec un record absolu de production (85 millions d’hectolitres) et la mévente, conséquence de la surproduction, menace déjà le midi. Pourtant, depuis dix ans, un puceron dévastateur rode dans les vignobles. Contrairement aux fléaux précédents, celui-ci ne se contente pas de détruire les récoltes, il tue les vignes. Néanmoins, sa progression particulièrement lente va permettre aux premiers vignobles touchés de se reconstruire. Ainsi, après 1880, le Languedoc, la Provence et le Bordelais vont reconquérir le marché tandis que la Bourgogne, la Loire, puis la Champagne vont être touchés de plein fouet. En 1889, la production tombe sous les 25 millions d’hectolitres alors que la consommation s’établissait autour des 40 millions vingt ans plus tôt. La France manque inexorablement de vin. Pendant quelques années, le midi va alors connaitre une période de prospérité, faisant de Béziers l’une des villes les plus riches de France. Le Languedoc fournit plus de 40% de la production nationale et le vin se vend bien, à un cours moyen de 27 frs/hl entre 1880 et 1892. Pour répondre à la demande, on replante en masse des cépages hybrides gros producteurs et, en plus des importations, les vins trafiqués et fabriqués font leur apparition sur le marché.
 
Malgré la loi Griffe du 14 août 1889 qui définit le vin comme « produit issu de la fermentation de raisins frais » la fraude se développe manifestement. Une technique appelée mouillage, consiste à allonger les moûts d’eau. On mouille également en seconde cuvée, sur des marcs secs, pour obtenir de la piquette normalement réservée à la consommation familiale. Le marc peut aussi être issu de raisins secs de Corinthe ou à partir d’autres fruits fermentés que l’on colore, par exemple, avec du jus de sureau ou de l’extrait de cochenille. On fabrique également « des vins de sucre » sans utiliser de raisins : 15 kilos de sucre de betterave, de l’eau, un peu d’acide tartrique et des colorants permettent de fabriquer un hectolitre de vin à 8 degrés. En 1890, prés de 5 millions d’hectolitres de ces vins de sucre circulent sur le marché. Avec la reconstruction des vignobles septentrionaux et l’importation de vins algériens, la production nationale va alors reprendre son niveau normal. Et fatalement, dés 1893, la récolte est excédentaire (50 millions d’hectolitres), entrainant l’effondrement des cours. Alors que le Bordelais ou la Bourgogne œuvrent pour la promotion de leurs vins, le Midi s’enlise avec sa production de vins légers vendus en masse à la population ouvrière, auxquels se mêlent des vins fabriqués, très recherchés par les négociants pour leur meilleure rentabilité. En 1900, la chute des prix est telle que le vin possède moins de valeur que l’eau. Dans le Languedoc-Roussillon la crise semble alors inévitable…

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« Dernière nouvelle on vient de vendre une demi-pièce de vin dans le midi ! » [Dessin satirique - Marcel Capy]

Midi rouge, midi en colère…
 
En 1900, prés de 80 millions d’hectolitre de vin (dont 10 millions de vins de sucre) sont sur le marché français qui n’en consomme que les deux tiers. Le négoce recherche essentiellement les vins importés et fabriqués, et délaisse ceux des petits producteurs. Pour les viticulteurs méridionaux, le coupable de la mévente est tout trouvé : c’est la fraude et le sucre. Cette légitime colère masque difficilement les effets liés à une course effrénée aux rendements, conséquence de l’utilisation de cépages ultra producteurs. Pourtant en 1901, Ernest Ferroul, maire de Narbonne, invite à « une culture moins intensive et plus qualitative ». En 1901 toujours, des vignerons de Maraussan s’unissent dans un système coopératif de mise en commun des moyens de commercialisation, puis de production. Malgré cela, pour vendre il faut des acheteurs et si la coopération va trouver son essor avec la crise de 1907, elle ne parviendra pas à endiguer les problèmes liés à la mévente générale du début du siècle. En 1902, de fortes gelées font baisser les volumes, incitant le gouvernement à adopter une loi le 28 janvier 1903 abaissant les taxes sur les sucres destinés à la vendange.
 
Dans un Midi « rouge » acquis aux valeurs socialistes et communistes, la colère gronde. Ainsi, l’année 1903 marque les premières grèves d’ouvriers agricoles. Les syndicats agricoles autonomes se rassemblent en fédération et lancent des appels à la grève en réclamant des augmentations salariales et la diminution du temps de travail. Ces mouvements, souvent de courtes durées, bénéficient souvent du soutien des municipalités. Mais pour les viticulteurs, et malgré le relèvement du cours du vin (de 16 à 24 francs l'hectolitre), la situation s’enlise. Dans les vignobles, des négociants « pisteurs » traquent « les vignerons malades » et achètent leur production aux plus bas coûts en se réservant le droit de produire de la piquette. En 1904 et 1905 le cours du vin est au plus bas (aux alentours de 6 francs) et si les premiers rassemblements de viticulteurs se font ressentir, ils ne prennent pas encore suffisamment d’ampleur et restent marginaux. La récolte de 1906 ne se vend pas alors que les cuves sont déjà pleines des années précédentes. On brade, on donne, on jette ce vin qui ne rémunère plus depuis trop longtemps. La mobilisation des élus, organisations politiques et syndicats ne permettent aucune résolution à la crise de la mévente. La plupart des propositions de loi présentées aux parlementaires sont rejetées par la Chambre entrainant déjà la démission de municipalités dans le Midi. En réalité, avant 1907 (et notamment en 1906 avec l’accession de Clémenceau à la présidence du Conseil), on assiste plus à des controverses politiques (entre socialistes, radicaux et royalistes) qu’à une véritable prise en compte des problèmes de viticulture dont les vignerons sont les premières victimes. Il ne manque plus qu’un véritable leader apolitique et indépendant pour enfin fédérer une base prête à l’explosion. Marcelin Albert, militant actif contre la fraude depuis 1903, deviendra en 1907 l’initiateur de l’inéluctable révolte qui se profile. Ainsi surnommé « le roi des Gueux », il conduira les manifestations en prônant la défense du vin naturel…
 
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Caricature : les betteraviers du Nord lance des obus de sucre sur le midi. Clémenceau, en arbitre, compte les points. [Archives municipales de Narbonne]
 

1907, la révolte des Gueux !
 
Le 18 janvier, Emmanuel Brousse, député de l’arrondissement de Prades et directeur-gérant du journal des Pyrénées-Orientales L’Indépendant (12000 exemplaires), interpelle le gouvernement Clémenceau sur les problèmes de fraude de la filière viticole responsables, selon lui, de la mévente du vin..
 
Le 25 janvier, le gouvernement nomme une Commission Parlementaire « chargée de faire une enquête sur la situation de la production, du transport et du commerce des vins et de proposer les mesures à prendre en vue de remédier à la situation critique de la viticulture ». Elle se compose de 22 membres de toutes tendances politiques et est présidée par le député de Gironde Georges Cazeaux-Cazalet.
 
Le 18 février, Marcelin Albert envoie un télégramme au Président du Conseil Georges Clémenceau : « Midi se meurt. Au nom de tous ouvriers commerçants viticulteurs maris sans espoir mères prêtes au déshonneur enfants sans pain pitié. Pitié encore pour nobles défenseurs républicains qui vont s’entredéchirer dans un combat sanglant. Preuve fraude est faite. La loi du 28 janvier 1903 la favorise. Abroger cette loi. Voilà l’honnêteté car nul ne doit avoir droit falsifier produits alimentaires […]. Mais il ne donne aucune suite à cette missive.
 
Le 03 mars,  dans le cadre de sa mission, la commission parlementaire arrive dans le sud à Nîmes. Elle se déplace ensuite de ville en ville dans tout le Languedoc-Roussillon.
 
Le 11 mars, lorsque la commission se rend à Narbonne, Marcelin Albert et un petit groupe de vignerons venus du petit village audois d’Argeliers se présentent devant elle. Ils lui font part de leurs revendications et demandent l’abrogation de la loi du 28 janvier 1903. Ce jour voit naitre le comité de défense viticole d’Argeliers, les « 87 d’Argeliers » dont Albert sera le leader.
 
Le 14 mars, Albert Sarraut, originaire de Bordeaux, sénateur de l’Aude et sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur, se fait rabrouer par Clémenceau alors qu’il défend la cause du Midi : « Je connais le Midi, tout ça finira par un banquet ! ».
 
Le 24 mars, le premier meeting des « 87 d’Argeliers » se tient à Sallèles d’Aude devant 300 personnes. Marcelin Albert, orateur hors-pair et charismatique devient « l’apôtre », « le roi des gueux », « le rédempteur ». Il est également décidé que chaque dimanche sera organisé un nouveau meeting dans une ville différente.
 
Le 31 mars, meeting à Bize devant 600 personnes.
 
Le 07 avril, meeting à Ouveillan, devant 1000 personnes.
 
Le 14 avril, meeting à Coursan, plus de 5000 personnes.
 
Le 21 avril, meeting à Capestang, plus de 12 000 personnes présentes. Parution du premier numéro du Tocsin. Fondé par le comité d’Argeliers, ce journal de 4 pages paraissait uniquement le dimanche. Marcelin Albert en est le directeur et Louis Blanc le rédacteur. Dans ce premier numéro, Albert demande aux parlementaires de prendre des mesures significatives de lutte contre la fraude.
 
Le 28 avril, meeting à Lézignan, 25 000 personnes.

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Manifestation à Narbonne le 05 mai sur le cours Mirabeau. En arrière plan, la cathédrale Saint-Just-et-Saint-Pasteur. [Archives municipales de Narbonne]

Le 05 mai, meeting à Narbonne. Devant 80 000 personnes, le maire de Narbonne, Ernest Ferroul, accueille et rejoint le mouvement qui se politise. Les différents comités de défense viticoles créés dans les quatre départements s’unissent en confédération générale et énoncent le « serment des fédérés » : « Constitués en comité de salut public pour la défense de la viticulture, nous nous jurons tous de nous unir pour la défense viticole, nous la défendrons par tous les moyens. Celui ou ceux qui, par intérêt particulier, par ambition ou par esprit politique, porteraient préjudice à la motion première et, par ce fait, nous mettraient dans l’impossibilité d’obtenir gain de cause seront jugés, condamnés et exécutés séance tenante ». Suite aux discours régionalistes et séparatiste prononcés en Occitan, le gouvernement s’inquiète de la tournure des événements.
 
Le 12 mai, meeting à Béziers, 150 000 personnes. On peut lire sur les pancartes « Guerre aux fraudeurs et à leurs protecteurs ». Marcelin Albert lance un ultimatum au gouvernement en lui demandant de relever le cours du vin. Ernest Ferroul, lui, prône la grève de l’impôt.
 
Le 16 mai, toujours à Béziers, l’équipe municipale radicale socialiste proche de Clémenceau démissionne sous la pression de la rue. Des échauffourées ont lieu, le poste de Police et la façade de la mairie sont incendiés par des petits groupes incontrôlables. Au plus haut niveau de l’état, la pression monte.
 
Le 19 mai, meeting à Perpignan, 170 000 personnes. La manifestation se déroule sans incidents majeurs. Des pancartes affichent « La faim justifie les moyens ».
 
Le 22 mai, Joseph Caillaux, ministre des finances, dépose un projet de loi sur la fraude en matière de vin qui prévoit - entres autres - la déclaration de récolte annuelle des viticulteurs, l’interdiction du sucrage en seconde cuvée et le contrôle et la taxation des achats de sucre.
 
Le 26 mai, meeting à Carcassonne, 220 à 250 000 personnes. A l’entrée de l’avenue de la gare, la municipalité fait dresser un arc de triomphe avec cette inscription : « salut à nos frères de misère ». Ferroul et Albert évoquent le passé cathare de la région, la manifestation prend un ton révolutionnaire. La fin de l’ultimatum lancé au gouvernement est fixée au 10 juin.
 
Le 02 juin, meeting à Nîmes, 250 à 300 000 personnes. Les manifestants sont conduits en trains spéciaux et à tarifs réduits. Par solidarité, un réputé marchand de sucreries Nîmois affiche « Le raisin pour le vin, le sucre pour les berlingots ! ».
 
Le 09 juin, l’apogée du mouvement est atteinte à Montpellier. De 600 à 800 000 personnes se pressent sur la place de la comédie. L’évêque Mgr de Cabrières ouvre les églises pour y abriter pendant la nuit les femmes et les enfants. Ferroul appelle à la démission des maires et prône la désobéissance civique. Marcelin Albert prononce un discours mémorable. Un journaliste du Figaro écrira « c’était fou, sublime, terrifiant ». Le même jour, à Alger, prés de 50 000 personnes soutiennent le mouvement.
 
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Manifestation à Montpellier le 09 juin.
 
Jusqu'à présent, ces rassemblements hebdomadaires se voulaient pacifiques et disciplinés. Mais suivant les ordres de Clémenceau, les arrivées de troupes militaires vont précipiter les événements.
 
Le 10 juin, fin de l’ultimatum. La commission parlementaire d’enquête rend son rapport et l’examen du projet de loi de Caillaux a lieu à l’assemblée. A Narbonne, Ernest Ferroul apparait au balcon de l’hôtel de ville, devant 10000 personnes, et s’écrit : « Citoyens, citoyennes je tiens mon pouvoir de vous, je vous le rends ! La grève municipale commence... ». Dans tout le midi, des drapeaux noirs sont hissés sur le fronton des mairies et la désobéissance civique est déclarée. Des heurts entre manifestants et forces de l’ordre se multiplient. Dans la semaine, 442 municipalités du Languedoc Roussillon démissionnent.
 
Le 11 juin, Jean Jaurès, qui défend avec véhémence la cause des vignerons du Midi à la chambre des députés, dépose avec Jules Guesde un contre projet de loi prévoyant la nationalisation des domaines viticoles.
 
Le 12 juin, Clémenceau envoie une lettre aux maires pour les intimider. Dans le dernier délai Ernest Ferroul répond : « Monsieur Clémenceau, depuis le commencement de nos manifestations, nous à considérés comme de grands enfants, bons garçons, mais inconscients de leurs actes. Il est de ceux qui pensent que dans le Midi tout finit par des chansons ou des farandoles. Il se trompe grandement, il ne nous connait pas ».
 
Le 17 juin, Clémenceau mobilise l’armée pour rétablir l’ordre. 22 régiments d’infanterie et 12 régiments de cavalerie occupent la région depuis le début du mois. La gendarmerie reçoit l’ordre d’interpeller les leaders du mouvement. Pour ne pas être mêlé à l’envoi de troupe dans le midi, Albert Sarraut démissionne de son poste au gouvernement.
 
Le 19 juin, Ernest Ferroul est arrêté à son domicile. Trois autres membres du comité de défense viticole se livrent aux gendarmes à Argeliers. La foule, prévenue de l’imminence des arrestations, entrave la progression des forces de l’ordre en se couchant sur le sol. Narbonne est en état de siège, les manifestations atteignent leur paroxysme, la foule réclame la libération des leaders et crie à la vengeance. La sous-préfecture est prise d’assaut, des barricades sont dressées dans la rue. Le soir, un homme meurt sous les balles. Marcelin Albert, en fuite, se cache dans le clocher de l’église d’Argeliers. Un comité de défense n°2 clandestin est aussitôt reformé sous la direction de Louis Blanc.
 
Le 20 juin, le Midi est en feu. A Perpignan, la préfecture est mise à sac et incendiée, obligeant le préfet Dautresme à se réfugier sur le toit du bâtiment. A Montpellier, la foule s’oppose aux forces de l’ordre. A Narbonne, l’inspecteur Grossot est assailli par des manifestants après avoir été reconnu comme l’un des acteurs de l’arrestation de Ferroul. Pour le protéger, des soldats ouvrent le feu. On dénombrera cinq nouvelles victimes dont une jeune femme de 20 ans, Julie (dite Cécile) Bourrel qui se trouvait là par hasard. La population est sous le choc, le bilan est lourd, 6 morts et 33 blessés sur les dernières 48 heures. Le soir, apprenant la fusillade, la 6ème compagnie du 17ème régiment d’infanterie basée à Béziers et cantonnée à Agde depuis la veille se mutine. Composés d’enfants du pays, ces « braves pioupiou » comme le chantera plus tard Montéhus, pillent l’armurerie et rejoignent à pied la ville de Béziers dans la nuit.
 
Le 21 juin à Béziers, les mutins du 17ème RI occupent les allés Paul Riquet et s’opposent pacifiquement aux forces armées en place. Les militaires fraternisent avec les viticulteurs au nom du principe « on ne se tue pas entre Français ». Le Midi est en situation insurrectionnelle ! A Paulhan, la voie ferrée est sabotée par des manifestants pour stopper un convoi militaire chargé de mater la mutinerie. A Lodève, le sous-préfet est pris en otage, on menace de lui couper les oreilles ! A Paris, la République tremble, Clémenceau doit faire face à un vote de défiance. Dans l’après midi, après avoir obtenu la garantie qu’aucune sanction ne leur sera infligée, les mutins déposent les armes et regagnent leur caserne sous bonne escorte. Clémenceau annonce la fin de la mutinerie et obtient la confiance au gouvernement par 327 voix contre 223.

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Barricades sur la place de l’hôtel de ville en juin à Narbonne. [Archives municipales de Narbonne]

Le 22 juin, ont lieu les obsèques de Cécile Bourrel à Narbonne. 10 000 personnes y assistent. « Ils demandaient du pain, on leur a donné du plomb » s’indignent les Languedociens. Ce sera la dernière manifestation de masse du Midi en colère. Suite au vote des parlementaires en faveur du gouvernement, l’Humanité titre : « la Chambre acquitte les massacreurs du Midi ». Marcelin Albert en fuite se rend à Paris dans l’intention de se faire arrêter. Il tente alors d’intervenir auprès des députés, mais ceux-ci refusent de le recevoir.
 
Le 23 juin, Albert se rend place Beauvau où il est enfin reçu par Clémenceau. Au cours de l’entretien, ce dernier lui promet d’obtenir l’apaisement et de réprimer la fraude. En contrepartie, il demande à Albert d’œuvrer pour rétablir l’ordre dans le Midi. A l’issue, il lui remet un sauf-conduit jusque dans l’Aude - où il devra se constituer prisonnier -  et lui donne 100 francs pour acheter son billet de retour.
 
Le 24 juin, Marcelin Albert est de retour à Narbonne. Il rencontre le comité de défense n°2 et tente de les convaincre de suspendre le mouvement. Mais l’entretien avec Clémenceau (appuyé par la presse politique) discrédite Albert aux yeux de ses compagnons de lutte qui voient là un acte de rémission.
 
Le 26 juin, Marcelin Albert, déchu et esseulé, se rend à Montpellier pour se constituer prisonnier.
 
Le 29 juin, la loi visant à protéger le vin naturel au profit du vin trafiqué est adoptée. Elle interdit la fabrication et la vente de vins fabriqués, ainsi que le mouillage et les abus de sucrage (surtaxe sur le sucre et obligation de déclaration par les commerçants de vente de sucre supérieur à 25 kg). Elle impose également la déclaration de récolte et de stock, et le droit pour les syndicats de se porter partie civile dans les procès pour fraudes.
 
Le 15 juillet, une deuxième loi sur la fraude vient compléter celle du 29 juin. Elle réglemente la circulation des vins et des alcools.
 
Le 02 août, les principaux membres du comité d’Argeliers sont mis en liberté provisoire.
 
Le 04 août, de retour à Argeliers, Marcelin Albert, dénigré et écarté du comité de défense n°2, manque de se faire lyncher. On tente de mettre le feu à sa maison.
 
Le 31 août, le gouvernement exonère les viticulteurs des impôts sur les récoltes de 1904, 1905 et 1906.
 
Le 03 septembre, un nouveau décret édicte « Aucune boisson ne peut être détenue ou transportée en vue de la vente ou vendue sous le nom de vin que si elle provient exclusivement de la fermentation alcoolique du raisin frais ou du jus de raisin ». Ainsi, sous ses trois principales formes – le vinage, le sucrage et le mouillage – la fraude devient quasiment impossible en plus d’être sévèrement réprimée.
 
Le 15 septembre, sort le dernier numéro du Tocsin qui devient le Vendémiaire.
 
Le 22 septembre, le Comité de Défense Viticole se constitue en Confédération Générale des Vignerons du Midi (CGV) et devient le premier syndicat viticole à consonance régionale. Son principal but est la lutte contre la fraude et la protection des intérêts sociaux et économiques des producteurs. Le premier président de la CGV sera Ernest Ferroul.
 
Le 05 octobre, 89 personnes ayant participé aux manifestations et émeutes (dont Marcelin Albert) sont renvoyées  devant une cour d’assise. Mais de recours en appels, le procès n’aura jamais lieu et tous seront finalement graciés en 1908.
 
Le 21 octobre, un décret consacre l’appellation de « service de la répression des fraudes » et renforce ses fonctions, son autorité et ses moyens.

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Béziers le 21 juin, les mutins du 17ème, crosses en l’air sur les allées Paul Riquet. [Archives municipales de Narbonne]

L’après 1907 et les crises chroniques…
 
Les arrestations des principaux membres du comité de défense viticole, les événements tragiques dans les rues Narbonnaises et les appels au calme du comité n°2 mettront un coup d’arrêt aux manifestations. Et pourtant, si la mévente demeure toujours après 1907, les premières mesures concrètes du gouvernement (notamment par la loi du 29 juin 1907) et la création de la Confédération Générale des Vignerons du Midi (CGV) suffiront à l’apaisement des viticulteurs. La remontée des cours n’intervient réellement qu’en 1910, mais il faut surtout y voir le retour du mildiou en France qui entraine une baisse significative des volumes produits. Le 19 juin 1910, pour la commémoration du troisième anniversaire des émeutes de Narbonne, Ernest Ferroul décide de déposer le drapeau noir qui flottait sur le fronton de la mairie depuis trois ans. Dans son discours résonneront ces mots : « Vers le passé, je salue nos morts. Vers l’avenir, je salue le Midi libéré, le travail affranchi, la vigne sauvée… ». En 1914, c’est la grande Guerre, le vin du poilu et la mobilisation des vignerons qui épongent les problèmes de surproduction (En 1917 par exemple, on consomme prés de 12 millions d’hectolitre de vin sur le front).
 
Par la suite viendront : le développement du système coopératif ; la délimitation géographique des zones de production, puis la reconnaissance en appellation d’origine ; la mise en place d’un statut viticole (dit « loi Barthe », qui doit permettre une meilleure régulation du marché) ; la promotion de la consommation du vin (sic !) ; et la mécanisation de l’exploitation. Mais toutes ses évolutions n’empêcheront pas les crises viticoles de se reproduire de manière cyclique. S’il parait difficile de les aborder toutes en quelques mots, voici dans les grandes lignes quelques unes des plus significatives :
- En 1911, c’est en Champagne que l’on accuse la fraude et le négoce, responsables de la mévente. Manifestations et démissions, les événements rappelleront fortement ceux de 1907 dans le Midi.
- Au début des années 20, dans une France d’après-guerre, la mévente est liée à la baisse des exportations vers l’Europe (crise économique) et les Etats-Unis (prohibition).
- Au milieu des années 30, on dénonce la surproduction liée à l’utilisation des cépages hybrides post-phylloxériques gros producteurs et on interdit leur plantation et commercialisation.
- Durant l’été 1953, les vignerons languedociens s’opposent à l’importation de vins algériens qui concurrencent la production méridionale. De violentes manifestations ont lieu à Béziers.
- Au début des années 60, les mouvements se radicalisent et des comités d’action régionalistes émergent. Dans le même temps, les crises prennent une nouvelle forme. La CEE (Communauté Economique Européenne) vient de naitre provoquant la libéralisation du marché européen et la suppression des outils de régulation. En France, la mévente liée à la surproduction est amplifiée par l’importation de vins italiens qui profitent de la création de la CEE pour développer leur marché à l’export.
- Entre 1962 et 1976, la tension va régulièrement monter au sein de la viticulture et de nombreuses manifestations ont lieu dénonçant la nouvelle réglementation européenne, la politique agricole commune (PAC) et les importations de vins de table italiens. L’apogée a lieu à Montredon le 04 mars 1976. De terribles affrontements opposent CRS et viticulteurs armés. Ils se soldent par deux morts et des dizaines de blessés. Une cicatrice indélébile qui marquera durablement les esprits et conduira les viticulteurs à modérer leurs actions. Cet affaiblissement signera le début d’une profonde mutation qui va bouleverser le paysage économique et institutionnel de la viticulture française.

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Le « rédempteur » porté par la foule, le 09 juin à Montpellier.

L’histoire de ces révoltes nous rappelle que les crises viticoles sont intimement liées aux crises sociales qui ont forgé l’identité de notre pays. Au milieu du XIXème siècle, dés le début de l’ère industrielle et de la modernisation de l’outil de production, les ouvriers ont sans cesse lutté pour améliorer leurs conditions de travail. Ils ont ainsi traversé un siècle social agité par des luttes qui leur ont permis de bénéficier d’avantages sociaux conséquents, réglementant le travail et le rémunérant à une plus juste valeur. Pour les vignerons, c’est avant tout la reconnaissance d’un métier spécifique et la prise en compte de la valeur de leur production par une réglementation stricte et protectrice. Mais aujourd’hui, force est de constater que les menaces ont changé de visage. Les crises ne sont plus conjoncturelles, elles sont structurelles (c'est-à-dire que c’est au cœur même du système que se niche les raisons de la crise). Le grand commerce et l’ouverture du marché mondial - au nom d’une concurrence libre et non faussée - entraine avec elle une nouvelle déréglementation du travail. C’est écrit, ce nouveau siècle sera libéral. Dans le vignoble, les viticulteurs souffrent de la concurrence des vins du nouveau monde. Le protectionnisme n’a plus court et les règles communes censées protéger la typicité des productions sont bafouées. Produits aux plus bas coûts dans de grandes structures vinicoles ultra modernes (Winery) et librement importés grâce à la sous-taxation des transports, ces néo-marchés empoisonnent la viticulture française (et particulièrement dans le Midi). Le cours moyen du vin chute, les vignerons arrachent, motivés par des primes fallacieuses destructrices d’emplois et de patrimoine, entrainant le déclin des coopératives. En parallèle, le négoce tente toujours d’acheter des vins au plus bas coût (lire ici le billet d’Hervé Bizeul sur son blog) sans se soucier du niveau de rémunération minimum du vigneron et en dépit de toute forme qualitative de production. C’est aussi l’arrivée sur le marché du « world wine », la boisson enivrante conçue comme un soda, le vin desalcoolisé, aromatisé, trafiqué… et ce sont les fondements même de l’héritage de 1907 qui s’en trouvent gravement menacés. Alors, sans même évoquer ici les problèmes liés à une société hygiéniste et lobbyiste condamnant la promotion du vin, on comprend aisément qu’une nouvelle crise gronde au sein de la viticulture. Mais aujourd’hui, les vignerons ne luttent plus. Au mieux, ils résistent et parfois dans des mouvements marginalisés par des média domptés, voir contrôlés par le pouvoir  politique. Quel avenir pour la viticulture française ? Difficile d’y répondre car les événements en cours, inhérents aux évolutions d’ordres sociétales, ressemblent de moins en moins à ceux de 1907. Qui sait, un « Marcelin Albert » sommeille peut être dans un petit café du Midi. Un rassembleur qui porterait un socle de revendication allant dans l’intérêt de la viticulture française. Et si tel est le cas, il ne lui restera plus qu’à conduire ces valeureux paysans sur les chemins de la révolte, au son clair du tocsin renaissant…
 
[…] Ceux qui ne connaissent le Midi que par les livres ou par de banales descriptions s’imaginent qu’il est gai à l’œil et au cœur, et cela est vrai en un sens. Comment n’y aurait-il pas gaîté là où la sève circule aussi puissamment sous une lumière aussi généreuse et aussi splendide ? Mais ce qui donne à tout ce Midi, de la vigne de Béziers à Narbonne, une beauté vraiment originale et sans doute incomparable, c’est que cette force joyeuse de la vie s’y exprime par des lignes d’une sévère grandeur. C’est par vastes étendues uniformes que procède la culture ; il n’y a ni arbustes ni haies qui rompent ou dispersent le regard ; et quand le paysage se déplace en sens inverse de la marche rapide, les rangées de vignes s’émeuvent jusqu’à l’extrême horizon ; elles tournent comme les rayons de feuillage d’une énorme roue du chariot de Bacchus. Les groupes d’arbres qui accentuent çà et là le paysage semblent des fragments d’une forêt monumentale ; et quand la plaine se relève, c’est en coteaux de hauteur médiocre, mais dont la ligne de faîte a une austérité et une beauté géométriques. Ce n’est pas le piédestal capricieux d’un satyre dansant et agitant des grappes ; mais le socle vigoureux de je ne sais quel dieu ardent et concentré qui absorbe et transforme en sa pensée la chaleur des choses, et qui soumet à un haut idéal les forces effervescentes de la nature et de l’homme. Ainsi, je me figurais l’action du socialisme ordonnant et exaltant vers des fins supérieures toute la vie de ces régions passionnées. […]
Jean Jaurès, l’Humanité, le 07 mai 1905.
 
 
 
 
Notes :
- En premier lieu, je remercie M. Viala et les archives municipales de Narbonne pour tous les documents qu’ils m’ont permis de librement consulter.
- Les images et photos signalées sont la propriété des archives municipales de Narbonne. Merci de ne pas les utiliser sans avoir préalablement obtenu notre autorisation.
- Les chiffres (et parfois les dates) cités ici peuvent varier en fonction des sources consultées. Somme toute rigueur, il a été parfois difficile d’être particulièrement précis. L’ambition de cet article reste néanmoins l’appréhension et la compréhension des événements de 1907 dans leur globalité.
 
Références :
- 1907 – 2007, un siècle rouge ardent  -  Hors série du Midi libre et de l’Indépendant
- Histoire sociale et culturelle du vin – Gilbert Carrier – éd Larousse
- Midi libre – diverses éditions datées du mois de mai et juin 1957 (commémoration des événements)
- Vignerons en révolte, 1907 dans l’Aude – Archives départementale de l’Aude
- L’Humanité – édition du 28 avril  2005
- Les Audois – Dictionnaire biographique – Rémy Cazals et Daniel Fabre
- Quelques éditions du Tocsin, organe de lutte viticole
 
 

Le 17/12/2017 à 00h44
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